Les mots de la science et la science des mots.

Réflexions sur les catastrophes dites " naturelles ".

 

par

Jean-Pierre Carbonnel

 

L’événement météorologique survenu en France en décembre 1999, de même que les récentes inondations en Bretagne ont fait couler beaucoup d’encre et on a vu à cette occasion fleurir pléthore de mots et d’expressions plus ou moins adaptés à la situation, chacun voulant qualifier ces événements avec un maximum de superlatifs à la hauteur de l’émotion ressentie par tous. Mais les mots ne sont pas innocents et ne peuvent être employés sans discernement au risque de ne plus pouvoir représenter les notions qu’ils sont sensés recouvrir.

Catastrophe, désastre, accident, aléa, perturbation, tempête, ouragan, tornade, événement extrême, risque et tant d’autres sont des mots qui ont été prononcés indifféremment à l’occasion de cet événement. Chacun d’eux recouvre pourtant des notions souvent bien précises qu’il paraît important de ne pas mélanger si on ne veut pas perdre tout repère dans la qualification des phénomènes naturelles et dans celle des réactions qu’ils suscitent dans la société.

En effet un tel événement a deux faces : la première correspond à un phénomène naturel toujours conjoncturel, la seconde correspond au résultat de son impact sur les hommes et sur leurs biens. On a là deux ordres de phénomènes qu’il est important de ne pas confondre car ils ne sont pas nécessairement parallèles et transposables ; l’importance du phénomène naturel n’ayant pas nécessairement la même ampleur au niveau de la réaction qu’il suscite. A cela s’ajoute la hiérarchie des mots que la presse, la radio et la télévision emploient pour les décrire et qui ne sont pas eux mêmes dans une même gamme de valeurs.

En bref, les mots ne peuvent être employés indifféremment sans encourir le risque de leur faire perdre leur utilité comme véhicules de compréhension entre les hommes. Une société n’existe que parce que les mots qu’elle emploie sont communs à tous et recouvrent une réalité proche sinon identique pour chacun de ses membres.

des " catastrophes naturelles "

Commençons par l’expression que est revenue peut être le plus souvent, celle de " catastrophe naturelle ".

Le mot " catastrophe " qui provient d’un mot grec voulant dire " bouleversement " a plusieurs utilisations, Le Robert donne en effet les définitions suivantes :

Si l’on s’en tient à ces définitions, le mot " catastrophe " est toujours lié à un phénomène accidentel et aléatoire qui agit sur les hommes et le plus souvent aux conséquences de ce phénomène sur le milieu humain. Il n’y a catastrophe que parce qu’il y a des hommes pour en subir les conséquences. Ce qui sous-entend qu’il n’y a pas de catastrophe dans les phénomènes naturels et que donc parler de " catastrophe naturelle " est une distorsion du sens premier du mot catastrophe. Il ne saurait y avoir de catastrophe dans la nature puisque ce que nous nommons catastrophe naturelle est un phénomène , peut être rare, mais existant normalement dans la nature.

D’ailleurs, aucun dictionnaire sérieux de météorologie ou de l’environnement ne définit cette expression. L’expression " catastrophe naturelle " ne saurait donc définir un phénomène de la nature ; à la limite il ne devrait être employé que pour caractériser les conséquences d’un phénomène naturel considéré comme rare et particulièrement violent. On comprend en effet très bien que le même phénomène naturel rare se déployant dans un milieu vierge d’implantation humaine, la banquise par exemple, ne serait pas appelé " catastrophe naturelle ". Autre exemple : un glissement de terrain, phénomène qui arrive tous les jours et qui est un des facteurs d’évolution normal de la morphologie terrestre, ne serait être une " catastrophe naturelle " que dans la mesure où il affecte une zone aménagée par l’homme et qu’il y produit des dégâts conséquents.

Même si l’expression est maintenant bien ancrée dans le langage courant et qu’il paraît difficile de l’en déraciner, il reste néanmoins à en restreindre l’utilisation aux conséquences produites par le phénomène en question et à éviter de s’en servir pour caractériser un phénomène météorologique quelconque.

Un " catastrophe naturelle " est plus une notion administrative et juridique qu’une notion servant à décrire un phénomène de la nature. En France, en effet, pour qu’une catastrophe devienne " naturelle ", il faut qu’un décret ministériel la reconnaisse comme telle (loi du 13 juillet 1982). Cette notion faisait suite, sans la remplacer, à la notion de " calamité publique ", datant de 1976. Et avant cette date à la notion de " calamité agricole " ; le mot même de calamité est issu du monde agricole puisqu’il dérive du latin calamus qui veut dire : chaume, tuyau de blé, par allusion à l’orage et à la grêle qui brise les blés et les détruit.

Les familles de mots

On peut regrouper les mots et expressions utilisés dans le cas qui nous intéresse, sous deux rubriques. Ceux qui intéressent les phénomènes naturels (en l’occurrence les phénomènes météorologiques) et ceux qui sont liés aux conséquences humaines et/ou environnementales de ces phénomènes, sans qu’il y est nécessairement concordance entre eux et surtout sans qu’ils puissent être interchangeables :

Phénomènes naturels Phénomènes socio-économiques résultants

Perturbation Accident

Tempête Catastrophe

Ouragan Désastre

Orage Calamité

Phénomène extrême Tragédie

Crue, inondation Sinistre

Etc. Etc.

Ces deux ensembles de mots peuvent être associés à trois mots clefs : Aléa, Risque .et Vulnérabilité. Commençons par les définir toujours à partir du Robert.

Aléa (cf. aléatoire)

" Evénement imprévisible, tour imprévisible que peuvent prendre les événements (mot associé : hasard) ".

Aléa vient d’un mot latin qui veut dire " jeu de dé, hasard ". On se trouve là dans le domaine des probabilités. L’aléa est donc ce qui n’est pas prévisible avec rigueur, ce qui n’est pas définissable en terme mathématique précis. Il correspond à la part d’incertitude qui caractérise l’apparition d’un phénomène ou d’une situation. Dans le cas de l’événement de décembre 1999, cette part d’incertitude était d’autant plus élevée que ce type d’événement est rare. C’est ce qu’on appelle un " phénomène extrême " en ce sens que ses occurrences sont rares et donc difficiles à traiter de façon statistique. On manque de données en nombre suffisant pour les traiter à l’aide des outils statistiques à notre disposition. Ils sont " extrêmes " parce qu’ils se trouvent à l’extrémité d’un classement ordonné des événements météorologiques et aussi parce qu’ils correspondent à des situations exceptionnelles, rarement observées.

L’événement de décembre 1999 rentre bien dans cette définition et cela explique que sa prévision n’a pu être faite avec précision comme c’est le cas pour la majorité des événements météorologiques courants.

Risque

Le mot a plusieurs acceptions :

Le Littré par ailleurs précise : " Péril dans lequel il rentre l’idée de hasard ". Le concept de risque est par ailleurs toujours lié à une décision.

Le risque peut être lui aussi interprété en termes de probabilités. Prendre ou faire prendre un risque, s’exposer au risque, c’est faire le pari que la probabilité que tel ou tel événement survienne est faible et que donc le rapport entre le bénéfice qu’on tire d’une situation et l’apparition de l’événement susceptible de la compromettre est favorable pendant la période de temps qu’on souhaite profiter de cette situation. Prendre un risque c’est ne pas connaître la probabilité d’apparition d’un phénomène et faire le pari qu’elle est faible en un lieu donné et pendant une période donnée.

Vulnérabilité

La vulnérabilité caractérise ce qui est vulnérable, c’est à dire ce qui est susceptible d’être " blessé ", endommagé, comme son étymologie l’indique (du latin vulnerare, blesser). Le terme n’apparaît qu’au XVIIIème siècle et ne se généralise que dans la seconde moitié du XIXème. Les dictionnaires de l’environnement actuels ne le définissent pas. On lui associe un autre mot : fragilité. En effet ce qui est vulnérable est le plus souvent fragile, peu stable et sensible aux perturbations de quelque ordre qu’elles soient.

Dans le domaine qui nous occupe, on peut lui associer le terme de " résilience ". La vulnérabilité d’un milieu serait liée à sa faible résilience, c’est à dire à sa faible capacité de se régénérer, de recouvrer son état initial après une perturbation. Cette notion peut évidemment être étendue aux biens de l’industrie humaine et aux hommes eux mêmes. Mais cette notion est difficilement quantifiable et sujette à estimations diverses.

Ainsi, c’est la rencontre d’un aléa et d’une vulnérabilité qui crée le risque. Ces trois termes sont liés mais leurs rapports mutuels sont extrêmement difficiles à définir. Si l’aléa et le risque peuvent s’estimer en termes de probabilité, la vulnérabilité ne peut se définir qu’en fonction d’un objectif, d’un projet, d’une fonction et de ce fait elle varie en fonction de cet objectif.

Il est important en effet de réaliser qu’il n’existe pas de vulnérabilité zéro. Au regard des phénomènes naturels tout bien humain est vulnérable à plus ou moins longue échéance. Ce n’est pas parce que tel type d’événement, de mémoire d’homme, n’est jamais apparu en tel endroit qu’il ne surviendra pas un jour. La géologie, et l’histoire de la terre qu’elle décrit, est là pour nous le rappeler.

 

En guise de conclusion provisoire

De même qu’en météorologie il y a une échelle, une hiérarchie des événements, en fonction de leur nature, de la force des vents (échelle de Beaufort), de même qu’il existe lune " échelle de Richter " fondée sur l’intensité de dégâts que les séismes produisent ., il serait peut être judicieux d’en établir une au niveau des dégâts que les événements extrêmes (crues, tempêtes…) sont susceptibles de causer aux milieux naturels et aux industries humaines et ce, en tentant d’estimer leur vulnérabilité pour mieux caractériser le risque qu’on prend dans le temps et dans l’espace. Et ce aussi, afin d’éviter une surabondance de mots qui, par leur emploi désordonné, finissent par ne plus correspondre à ce qu’ils sont supposés décrire.

Référence :

- Ledoux B. (1995) – Les catastrophes naturelles en France. Payot Ed. (voir en particulier le chapitre : " Une notion mal définie " p.41-45)

Décembre 2000